Critique et interview : Camille contre Claudel, un hommage puissant par Hélène Zidi

Figure marquante du vingtième siècle, Camille Claudel, sculptrice prodige enfermé dans un asile pendant plus de trente ans par sa famille est l’image même de l’artiste fauché dans son élan créatif, de l’élève si brillant qu’il effraie le maître, de la femme libre dans un monde où les arts et le monde appartiennent à des hommes. Ce talent et cette indépendance qui font le génie de l’œuvre de Camille Claudel ont causé sa perte. Trahie par Rodin qui fit tout pour qu’elle n’expose pas, lui vola ses épreuves, l’empêcha jusqu’au bout de vivre de son art, elle finit pauvre et alcoolique alors que lui était promise une réussite brillante.

Etant donnée la puissance humaine et symbolique de l’histoire de Camille Claudel, il est naturel que des hommages lui soient rendus. Parmi eux, Camille contre Claudel, qui retrace la vie de l’artiste du début de sa collaboration avec Rodin jusqu’à son internement. Au cours de cette avancée inéluctable vers sa fin (fin de sa liberté, fin de son œuvre, fin des liens avec les gens qu’elle aime), une Camille mourante, de plus de soixante-dix ans, l’interpelle et tente de la prévenir, de lui éviter ce destin. Les deux Camille vieillissent et rajeunissent pour mieux se retrouver au milieu de leur vie, au moment où tout s’arrête.

LES DEUX SUR UN BANC_23.jpg
Camille et Camille se retrouvent côte-à-côte au moment où leur vie va basculer.

Pour incarner ces deux Camille, Hélène et Lola Zidi, mère et fille, qui nous livre une belle performance, touchante, puissante, où chacune modèle l’autre dans la peur de ce qui va lui arriver. Il en ressort un double sentiment, de jeunesse, de légèreté chez la jeune Camille qui ne fait qu’accentuer le tragique de sa situation, cette échéance étant personnifiée par une vieille femme misérable et trahie par tous ceux qu’elle aime. Ce modelage mutuel rappelle forcément celui qui peut s’effectuer entre un parent et son enfant, ce qui participe à la beauté de la pièce, mais il est aussi celui de Camille sur elle-même, celui qui l’enferme dans une fatalité qu’elle a elle-même façonné.

La pièce est ponctuée de scènes de danse montrant le désespoir d’amour de la jeune Camille ou la complicité des deux femmes dans leur vie partagée.

Côté scène, un atelier, une table, des épreuves dont un buste de Rodin que Camille caresse désespérément. Pour le reste, la lumière dessine des barreaux derrière lesquels s’enferment la vieille Camille, la fumée évoque l’humidité d’un jour de pluie.

La voix de Gérard Depardieu vient lire les lettres que Camille reçoit de Rodin, y met autant d’amour que de distance dans le mensonge, de trahison latente, on y sent un Rodin qui cherche à gagner du temps, qui fait miroiter un avenir merveilleux à Camille pour la garder sous son emprise.

Tout cela dessine une pièce de laquelle se dégage un sentiment de douceur autant que de fatalité, où la femme, forte et indépendante, fait peur aux hommes qui l’entourent et ainsi, se condamne.

 Interview

Pourquoi avez-vous choisi de créer une pièce autour du personnage de Camille Claudel ?

Je voulais créer cette pièce depuis très longtemps, Camille Claudel est un personnage précurseur, je l’admire. Elle s’est battue dans un monde d’hommes misogyne pour faire vivre son travail avec intégrité, patience et honnêteté, quelque chose de vrai, comme je conçois mon théâtre, au plus près de la vérité. La façon dont elle représente les corps, les visages, les yeux, il n’y a pas de triche, j’adore les artistes authentiques. J’ai donc voulu lui rendre hommage sans angle d’attaque ou d’idée prédéterminée.

L’idée de faire vivre deux Camille, l’une commençant à travailler pour Rodin, l’autre sur le point de mourir, m’est venue de ma fille Lola. Je me suis demandé : « Que dirais-je à ma fille de l’art, de l’amour des hommes, si je pouvais la prévenir des pièges qu’ils peuvent comporter ? Si je pouvais me prévenir moi-même, si jeune, si enthousiaste, si naïve, est-ce que je le ferais ? » Comment savoir si on referait les choses de la même manière ? Je ne regrette rien, mais je ne suis pas sûre que l’on ferait tout pareil si nous pouvions l’éviter, mais parfois on ne peut pas éviter les choses, elles sont inéluctables, comme un mauvais concours de circonstances. Ça me fascine dans la vie, ces moments où l’on est témoin passif des erreurs d’autrui, des gens qu’on aime pour qui nous ne pouvons rien faire s’ils ne nous écoutent pas. Je voulais parler de cette impuissance, d’autant plus que Camille avait tout pour réussir : trois génies dans la même famille (Paul, son frère, était un écrivain célèbre et sa sœur était une virtuose du piano), Rodin comme mentor, comme Pygmalion, comme amant. Il lui a tout promis pendant dix-huit ans et n’a tenu aucune de ses promesses. Mais je pense malgré tout que Rodin portait un amour très sincère pour Claudel, il devait probablement en avoir peur voilà tout, c’était un personnage atypique, une femme très indépendante.

helene.jpg
Camille se fait narratrice de sa propre histoire alors qu’elle fait face à sa mort prochaine.

Ce sont les hommes qui ont beaucoup fait de mal à Camille.

Oui. Rodin a promis de l’épouser, de lui faire des enfants, mais ne l’a pas fait (ou n’a pas voulu les garder.) Paul, son frère, l’a fait enfermer pour avoir la paix et pour que sa sœur ne lui fasse pas d’ombre et ce avec la complicité de sa mère. Eugène Blot, son ami, n’a rien fait pour elle. Ils l’ont tous abandonnée de manière dégueulasse. C’est un abandon personnel mais aussi celui de tout le monde.

 

C’est un monde d’hommes dans lequel évoluent des femmes. Un sujet toujours d’actualité donc.

Le sujet Camille Claudel fait peur, bien-sûr, encore aujourd’hui. C’est que malgré quelques progrès, les choses n’ont pas tant changé.

Comment avez-vous procédé pour mettre en scène cette pièce ?

Je me suis lancé un défi : écrire, mettre en scène, diriger les acteurs, j’y ai pris beaucoup de plaisir. J’ai voulu transformer ces obstacles en défis.

Plus concrètement, j’imaginais dès le début un atelier où seraient exposées des épreuves et non des œuvres finies, pas de sculptures. J’ai fait appel à un grand artistes, Francesco Passaniti, pour réaliser ces épreuves.

D’où vous est venue l’idée de construire les parcours des deux Camille symétriquement ?

C’était tout naturel. Après un an de recherches, je n’ai eu aucune difficulté à écrire la pièce, tout s’est fait très naturellement avec une grande évidence, une grande fluidité dans l’écriture.

Nous avons aussi voulu reproduire au plus près les vêtements et coiffures de Camille. Je suis allée parler avec la conservatrice du musée Camille Claudel, c’était très émouvant. C’était un travail minutieux.

Pourquoi avoir choisi votre fille pour jouer avec vous ?

Je n’ai pas imaginé une seconde faire cette pièce sans elle. Partager la scène avec ma fille donne du sens à ma vie, pour un artiste c’est important. Cela me permet de faire se rejoindre mes valeurs : la liberté, la famille, le travail… C’était une évidence, aussi pour jouer sur le mimétisme, la ressemblance qu’il y a entre nous, pour nous permettre, respectivement, de vieillir et de rajeunir au fil de la pièce.

A un moment du spectacle, votre personnage perd vingt ans. On ne vous voit presque pas quitter la scène, comment avez-vous fait ?

Le maquillage est orchestré à la seconde près. Je me remaquille le temps d’une danse que fait Lola. Les danses que comporte cette pièce ont été chorégraphiées par Michel Richard. Elles font vivre la sensualité et l’amour de Camille.

 

A certains moments, vos mains caressent le visage de Lola et les siennes caressent le vôtre, comme si vous vous sculptiez mutuellement.

Oui. Cette pièce est très touchante pour nous. Se voir plus âgée, plus jeune, c’est troublant. C’est un moment fort.

CCC LD 03.11.2018_18.jpg
La tendresse que se témoignent les deux Camille fait écho à celle que se portent les deux actrices.

 

Vos deux personnages se retrouvent à la fin de la pièce, au même âge, au même moment, mais il reste une petite asymétrie à ce moment, est-elle volontaire ?

Nous avons fait au mieux pour gommer notre différence d’âge, pour se ressembler un maximum. Si nous avions pu, nous aurions vraiment créé une symétrie parfaite, c’était l’intention que j’avais, tout en sachant qu’elle était impossible. Mais la vraie symétrie est dans la situation, dans les costumes, dans le jeu, ce moment où nos deux personnages se rencontrent enfin et partagent leurs destins.

Camille contre Claudel sera jouée au Théâtre du Roi René jusqu’au 22 décembre et reprendra du 10 janvier au 9 février.

 

Votre commentaire

Entrez vos coordonnées ci-dessous ou cliquez sur une icône pour vous connecter:

Logo WordPress.com

Vous commentez à l’aide de votre compte WordPress.com. Déconnexion /  Changer )

Photo Google

Vous commentez à l’aide de votre compte Google. Déconnexion /  Changer )

Image Twitter

Vous commentez à l’aide de votre compte Twitter. Déconnexion /  Changer )

Photo Facebook

Vous commentez à l’aide de votre compte Facebook. Déconnexion /  Changer )

Connexion à %s