Critique+ Interview : L’affaire Courteline par Bertrand Mounier, un voyage folklorique au début du siècle dernier.

Une lumière au centre de la scène montre des accessoires, sur les côtés, des costumes pendent à des chaînes. Le spectacle de Bertrand Mounier nous fait traverser l’univers de Georges Courteline par le biais de plusieurs saynètes qui se succèdent joyeusement.

Que dire de ce spectacle ? A part des résumés qui ne disent rien « Un employé pris de phobie administrative », « Un mari jaloux dont la femme attend qu’il se batte pour elle », « Les commérages de quelques bourgeoises du début du XXème siècle », le seul moyen de se faire une idée de ce qu’est ce spectacle, c’est de s’y rendre.

courteline trio 3
Raphaëlle Lémann, Philippe Perusel et Isabelle de Bothon.

Je vais tout de même essayer de partager avec vous l’expérience que j’en ai faites.

Dans une ambiance allègre, une petite troupe complice enchaîne les situations cocasses, discutent entre les scènes, se changent sous le regard du public dont la présence semble intégrée à la pièce. La vraisemblance est secondaire, les acteurs sont là et jouent pour nous ces fragments de l’œuvre de Courteline. Résultat, une ambiance énergique, vivante, qui plaira aux amateurs de théâtre de boulevard. La complicité des membres de la compagnie « La boîte aux lettres » (Etienne Launay, Raphaëlle Lemann, Philippe Perusel, Salomé Villiers, Pierre Hélie, François Nambot), à laquelle s’est joint Isabelle de Bothon, est palpable et dynamise encore plus cette pièce.

Interview de Bertrand Mounier, metteur en scène de L’affaire Courteline :

Qui de mieux, pour parler de cette pièce atypique que celui qui lui a donné vie, Bertrand Mounier?

Bonjour Bertrand. Quel est votre parcours et comment êtes vous arrivé à la mise en scène ?

J’ai d’abord suivi une option théâtre, au lycée, avec une professeure passionnée. J’ai beaucoup appris auprès d’elle, j’ai découvert de grands metteurs en scène, vu beaucoup de pièces… Après ça, continuer dans le théâtre était tout naturel.

J’ai fait des études de lettres modernes et d’art du spectacle, mais l’approche de cette formation, où tout doit toujours être justifié, où tout est impersonnel… je trouve que l’on perdait l’essence de ce qu’est le théâtre.

J’ai donc rejoint le conservatoire de Lyon où j’ai fait du théâtre et de la danse contemporaine. J’ai pas mal tourné à cette époque, notamment pour Louis la brocante, sur France 3. A un moment, j’ai commencé à sentir que je tournais en rond et une amie m’a invité à la rejoindre à Paris où j’ai intégré le conservatoire du 11ème arrondissement. Là-bas, j’ai rencontré les autres membres de la compagnie.

Nous avons joué plusieurs spectacles en milieu scolaire : du Lagarce, du Garcia Lorca… jusqu’au Jeu de l’Amour et du Hasard de Marivaux, mis en scène par Salomé Villiers, qui a donné une véritable visibilité à notre compagnie.

Pour L’affaire Courteline, nous avons eu la chance d’être rejoints par Isabelle de Bothon. Elle est très généreuse dans son jeu, très humaine aussi.

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Bertrand Mounier aux côtés d’Isabelle de Bothon.

Quelle est votre vision de la mise en scène ?

Le concept est toujours, que ce soit pour Marivaux, ma mise en scène de Courteline ou Le monte-plat d’Etienne Launay, de revisiter des classiques à la manière de jeunes gens d’une trentaine d’années.

Je me suis, entre autres, inspiré du travail de Peter Brook, avec ce rapport entre public et acteurs (ces publics en « U » , ou à même la scène), avec un côté Brechtien dans la direction des acteurs qui redeviennent eux-mêmes entre les différentes saynètes, des changements de costumes et de décors à vue…

Les acteurs redeviennent eux-mêmes sans le redevenir tout à fait. C’est encore un jeu. C’est un théâtre pour amateurs de théâtre.

Oui, c’est du théâtre dans le théâtre. Il y a une énergie dans le corps et l’articulation [des mots tout comme des corps et des saynètes] qui se déploie. On revient à quelque chose de plus naturel dans les entre-scènes. Les acteurs deviennent des « personnages en noir » comme je les appelle, car ils sont sans accessoires.

Pour la lumière, j’ai voulu quelque chose de non réaliste avec des costumes éclairés sur les chaînes en bordure de scène. Il y a un jeu entre l’éclairage du centre de la scène et sa périphérie ou sur les ambiances qui jalonnent le spectacle. C’est un éclairage de service un peu retravaillé, « de luxe » en quelque sorte.

J’ai un style de jeu très énergique, presque « Comedia del Arte », et je pense que cela se ressent dans ce spectacle.

Mettre en scène plusieurs saynètes peut être problématique en termes de cohérence. J’ai voulu y inclure des répliques inter-scènes, alors pourquoi pas celles d’un parvenu qui rencontrerait tous ces personnages bourgeois, tel un Bel-Ami ? Mais j’ai finalement préféré aérer les différentes parties du spectacle avec des citations plus éclatées et de mettre en avant les acteurs en train de changer de costumes.

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Isabelle de Bothon dans les bras de Salomé Villiers

Pourquoi avoir choisi de mettre en scène Georges Courteline ?

Au départ je voulais mettre en scène du Labiche. Mais d’une part ce sont des pièces très montées, avec beaucoup de personnages, cela pouvait être un peu périlleux. Puis j’ai pensé à Courteline, qui est moins connu. J’ai lu ses textes philosophiques et j’aime sa façon de faire rire jaune, de provoquer un rire de résistance. Il a une écriture sombre, avec une vraie idée du monde dans lequel il vivait. Il y a bien sûr les trois grands thèmes que sont le ménage, les employés et le judiciaire, mais on peut aussi y trouver une des échos avec la politique actuelle, comme ces histoires de « phobie administrative », la libération de la sexualité, les femmes qui se font courtiser… ce sont les premiers pas d’une émancipation féminine qui suit son cours aujourd’hui. Il y a aussi beaucoup de rapports de force entre les personnages qui essayent de se dépatouiller, de s’en sortir, d’exister autant qu’ils le peuvent.

La difficulté dans la mise en scène de ces textes est de ne pas juger les personnages. Ils sont très bien écrits à la base et c’est au public de faire preuve de compréhension ou de distance vis-à-vis d’eux. Ce sont des personnages bourgeois qui vivaient il y a une centaine d’années, ils ont leurs problèmes propres mais dans le fond, les sentiments qu’ils expérimentent sont universels. Cette distance d’époque rassure, elle nous éloigne de ces sentiments mais le but de la mise en scène est de dire « Mettez le nez dedans, cela parle de nous quand-même. »

Pour ça, c’est une bonne chose d’avoir le couvert de l’auteur, ne pas être sa victime, mais rester derrière et lui faire confiance. Cette troupe de comédiens a ce respect, cette mesure dans leur jeu. Ils savent faire entendre le texte.

L’affaire Courteline sera au Lucernaire jusqu’au 6 Mai du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 16h.

Tarifs : 26€/ +de 65 ans : 22€/ Etudiants, demandeurs d’emploi, RSA, intermittents : 17€/ – de 26 ans : 11€

 

 

 

 

 

 

 

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