Interview : Trahisons d’Harold Pinter au Lucernaire, le casting nous parle de la modernité de la pièce (Partie 1/2)

A l’occasion de la reprise de Trahisons d’Harold Pinter, mise en scène par Christophe Gand (dont vous verrez la critique et l’interview ici), Artketing Blog vous propose une interview du casting complet autour de la modernité de la pièce sur les questions des rapports humains et de la place qu’occupe la femme dans nos sociétés contemporaines (autant dire, autour de l’actualité de la pièce.)

Yannick Laurent (Jerry), Gaelle Billaut-Dano (Emma), François Feroleto (Robert) et Vincent Arfa (Le serveur) ont donc répondu à nos questions.

 

Trahisons prend place dans l’Angleterre des années 60, un monde d’hommes. Comment percevez-vous les rapports entre Jerry et Robert ? Leurs liens et leurs rapports de force.

Yannick : Jerry et Robert se connaissent depuis le plus jeune âge. Ils ont été dans de grandes écoles ensemble, l’un a fréquenté Oxford, l’autre Cambridge, l’un est expansif, l’autre pudique. Il y a une compétition amicale, le squatch est, par exemple, un moyen pour eux de se mesurer l’un à l’autre. Mais il n’y a pas à proprement parler de relation de domination, ils s’opposent et testent leurs forces, mais se complètent, Jerry va notamment dénicher des talents littéraires que Robert édite ensuite et chacun apporte quelque chose de différent à Emma.  Mais je pense surtout qu’ils partagent, et c’est peut-être ce qui les lie à l’origine, un véritable amour pour la littérature.

Gaelle : Trouver sa place dans cette amitié est difficile pour Emma, comme pour toute personne qui arrive dans une relation déjà en place, forte, qui existe depuis longtemps. Robert lui fait par exemple remarquer qu’ils se connaissaient avant avec Jerry. C’est délicat de s’interposer, pour une femme, dans cette amitié ; elle vient s’insérer dans leur couple. Mais avec le temps elle finira par faire partie intégrante de ce trio. Jerry serait un enjeu de possession pour le couple, il y a un rapport de force entre Robert et Emma sur la force de leurs liens respectifs avec Jerry.

François : Le rapport entre Robert et Emma est assez classique, c’est celui d’un homme et d’une femme mariés des années 60/ 70. Je ne pense pas que Robert ait beaucoup d’échanges intellectuels avec Emma. Il y a de l’amour, de la passion, des enfants, mais tout cela est installé dans un rapport mari et femme. Mais il y a vraiment de l’amour entre eux. Et entre les trois personnages d’ailleurs. Emma va chercher chez Jerry une relation plus fantasque, plus entraînante, ce qui ne veut pas dire qu’il n’existe rien entre Robert et elle. Quant à Robert et Jerry, ils ont une relation très forte, fusionnelle, ils se connaissent depuis toujours.

 

Avec Christophe Gand, nous avions abordé l’homosexualité possible, latente, des deux personnages. Au regard de leur milieu social et de leur époque, cela donne-t-il à réfléchir aux barrières que posent une certaine idée de la virilité ?

François : Comme beaucoup de garçons anglais époque, Jerry et Robert ont fréquenté des écoles non mixtes. Il est donc possible d’imaginer qu’il se soit passé quelque chose (ou pas, rien ne nous est dit de manière très claire.) Les anglais sont « tous un peu homos » partant de là. Vers 14/ 15 ans, ils connaîtront leurs premiers émois, une certaine proximité, des douches ensemble, ils vivront leur jeunesse en somme. Mais ça n’implique pas qu’ils soient réellement homosexuels, en revanche, ils ont développé une amitié très forte, c’est ce dont on peut être sûr.

Gaelle : C’est l’angle de la pièce qui veut ça, laisser planer le doute. Cela va avec une liberté sexuelle qui apparait dans ces années-là, une idée de la virilité qui commence à voler en éclat. Ces changements justifient le parcours d’Emma, son émancipation, dans son couple et au sein de la société.

Yannick : C’est vrai que dans le cas de Robert et Jerry, il s’agit d’amour entre hommes. Mais pas besoin d’y inclure du sexe, une véritable consommation. C’est une amitié d’une force telle qu’elle trouble le spectateur, mais je ne crois pas qu’il y ait une volonté, de la part de Pinter, d’extrapoler pour que l’on y voit de l’homosexualité.

Trahisons - 3 personnages.jpg

Le jeu de François est tout en retenue, probablement à cause de ces valeurs, cette façade virile et détachée qu’on lui a inculqués. Avez-vous pensé votre jeu avec cette barrière en tête ? 

 François : On ne voit jamais de scènes ou Robert entretient une relation amoureuse avec sa femme. Seulement des scènes paroxystiques, celle où il découvre que Jerry est l’amant d’Emma, celle où Jerry lui avoue… Ce sont des situations extrêmes. Alors oui, je me suis demandé comment travailler ça, et je l’ai fait en essayant de nourrir, de mettre en avant le sous-texte : les silences, le parcours de cet homme que l’on voit par flashs : sa relation forte avec Jerry, la trahison de ce dernier, sa vengeance (en faisant comme s’il ignorait l’existence de la relation adultère.) C’est intéressant de jouer un personnage tenu par des codes sociaux propres à son époque et à son milieu.

Rendez-vous la semaine prochaine pour la suite de cette interview.

Vous pourrez retrouver la troupe de Trahisons jusqu’au 18 mars 2018 au Lucernaire. Du mardi au samedi à 19h et le dimanche à 16h.

Prix : 26 € // plus de 65 ans : 21 € // étudiants, demandeurs d’emplois, RSA, intermittents : 16 € // moins de 26 ans : 11 €

 

 

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