Critique et interview : La Chute d’Albert Camus par Ivan Morane, un homme seul dans la brume.

A Mexico-City, petit bar louche d’Amsterdam, un consommateur nommé Jean-Baptiste Clamence engage la conversation avec un compatriote de passage. Ancien brillant avocat ayant quitté Paris, Clamence est devenu « juge-pénitent ». Il raconte à son interlocuteur qu’il menait une vie réussie jusqu’au soir où, alors qu’il traversait un pont de Paris, il entendit un rire dont il ignorait la provenance. Echo de sa propre conscience, ce rire lui rappella que quelques années auparavant, il fut surpris par un bruit provoqué par la chute d’une jeune femme dans la Seine et qu’il poursuivit son chemin malgré tout.

« Ne sommes-nous pas tous semblables, confrontés toujours aux mêmes questions bien que nous connaissions d’avance les réponses ? »

la-chutefauteuilUn fauteuil est disposé au milieu de la salle « Paradis » du Lucernaire. Une cinquantaine de personnes sont assises autour et attendent. Arrive alors celui que tout le monde attend, Jean-Baptiste Clamence, juge-pénitent et sûrement l’un des plus grands personnages de la littérature française.

La Chute d’Albert Camus est un roman monologique. Clamence y parle seul pendant 150 pages, son interlocuteur étant réduit au silence pour mieux laisser la place à celui dont la « chute » nous intéresse. De fait, à la lecture, chacun se sentira projeté dans les chaussures de ce personnage silencieux, c’est un point de vue interne où le personnage principal reste muet et écoute. Face à lui, Clamence, et face au public du Lucernaire, Ivan Morane, qui livre une prestation saisissante, oscillant entre fanfaronnade et moments de détresse absolue.

La scénographie repose sur des jeux de lumière et de fumée qui permettent des changements d’atmosphères sans encombrer la scène, ce qui laisse plus de place au comédien pour s’exprimer. Le fauteuil, suivant cette logique d’économie d’espace et de non encombrement, pourra servir de lit à un Clamence malade. Un fauteuil, un homme et de la brume, c’est tout ce qu’il faut à cette pièce pour poser son ambiance intense et nocturne. La musique, quant à elle, bien que discrète, accompagne le comédien aux moments clés de son discours, ajoutant au texte une intensité supplémentaire.

la-chute

Parlons d’ailleurs du texte. Dense, il est exigeant avec son lecteur et sûrement encore plus avec son spectateur. Cependant, malgré le flot de paroles perçu, le sens se dégage comme une évidence et tolère qu’on se laisse, par moment, porter par la voix de son récitant, d’autant que celui-ci marque les temps forts par des changements d’intentions et d’ambiances

L’adaptation théâtrale donne une profondeur supplémentaire  l’oeuvre dont elle est issue. Comme dit précédemment, le lecteur est mis dans la peau d’un personnage silencieux. Ce personnage est en lui-même un spectateur, et chacun dans la salle de spectacle pourra se sentir comme s’il était ce fameux personnage. De plus, Clamence est un comédien, il le dit lui-même dans le livre. Son quotidien est de réciter son texte aux passants qu’il rencontre au Mexico-City, jour après jour. Le voici donc doublement comédien une fois porté sur scène, et il est plaisant de se dire que quelqu’un donne vie à cette routine de juge-pénitent.

J’y reviens pour conclure mais le point fort de cette adaptation est bien évidemment le jeu d’Ivan Morane qui porte la pièce, le public et le personnage avec un immense talent. Si vous voulez vivre un moment spécial, n’hésitez pas à aller voir cette pièce.

Interview :

Au café du Lucernaire, je rencontre Ivan Morane, metteur en scène et interprète de Jean-Baptitste Clamence. Un personnage aussi imposant sur scène qu’en dehors.

Bonjour, pour commencer, comment avez-vous découvert La chute ? Quelle est votre rapport avec ce livre?

C’était en classe de première. En seconde, j’avais étudié L’Etranger et La Peste était au programme de première. Mais mon professeur a préféré nous proposer La Chute. Ce texte m’a beaucoup marqué tant il est fort. Par la suite je l’ai comme laissé de côté, malgré la forte impression qu’il m’avait fait, mais lorsque l’on m’a proposé de faire la lecture publique d’un roman, j’ai tout de suite pensé à La Chute. C’est comme ça qu’en 2011 j’ai donné quelques lectures publiques. Puis, après avoir récupéré le découpage de Catherine Camus, j’ai commencé à jouer cette pièce à partir de 2014. Je l’ai jouée au Lucernaire en Janvier 2017 et devant le succès rencontré, nous la reprenons jusqu’au 14 octobre.

Jean-Baptiste Clamence est un sacré personnage, comment procédez-vous pour l’incarner?

Durant les premières représentations, j’avais tendance à surjouer. Je voulais bien faire, mais avec le temps, j’ai mieux saisi la manière de jouer Clamence et je m’attelle à « gommer », le personnage, Denis Lavant m’a encouragé dans cette démarche. Tout est dans les mots, le style de Camus, le texte est si riche que je peux me faire confiance, m’imprégner du personnage et laisser faire l’oeuvre. Pour ce rôle, j’ai aussi relu les Carnets et Le Premier Homme, ainsi que les Correspondances de Camus. Je pense que Le Premier Homme est important, il montre un Camus intime, son sentiment d’illégitimité dans le milieu intellectuel, son rapport à sa mère… en le lisant on comprend mieux certains aspects de La Chute.

Malgré le découpage qu’il a subi, c’est tout de même un monologue d’une centaine de pages au bas mot que vous devez connaître par cœur. Comment faites-vous?

C’est simple, je me répète le texte tous les jours, même en dehors des répétitions. C’est vrai que c’est un texte très difficile et je ne dois pas relâcher mes efforts pour le maîtriser.

Il y a une grosse différence entre l’idée que je me faisais de la prosodie, de l’état émotionnel de Clamence lorsque j’ai lu le livre et celle que vous lui donnez dans cette adaptation. Comment avez-vous trouvé votre façon de faire  évoluer l’intensité du texte au fil de la pièce?

Je vois ce livre comme une descente progressive, qui craquelle, s’effrite doucement, et pas comme une chute directe où le personnage s’effondre. Au premier tableau, on découvre un personnage séducteur, qui vient parler au gens du Mexico-City avec assurance, il se pavane. Mais en réalité, à ce moment-là, il faut déjà être sans l’état de la fin de la pièce. Clamence est déjà un homme détruit, dès le début, ce que l’on voit dans un premier temps n’est qu’un vernis qui va s’écailler progressivement. Et à la fin, une fois que le vernis a disparu, il se relève et retourne au Mexico-City, peut-être pour interpeller un nouveau passant. C’est pour ça que je tenais à ce qu’il se rhabille, pour que le Clamence qui quitte la scène soit le même que celui qui y est entré une heure et demi auparavant.

L’heure arrive alors pour l’acteur de se préparer en coulisses pour endosser à nouveau le costume de juge-pénitent.

Vous pourrez retrouver Ivan Morane jusqu’au 14 octobre à 21h au théâtre du Lucernaire. 

 

 

 

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