Critique et interview : Trahisons d’Harold Pinter ou l’art du bavardage, mise en scène de Christophe Gand

Jerry et Emma se retrouvent deux ans après leur rupture. Elle est la femme de Robert, éditeur, vieil ami et plus que tout,
partenaire de squash de Jerry. À partir de là, on remonte le cours de cette intrigue amoureuse entre trois amis. Dans cette
histoire à rebours, Pinter tisse les énigmatiques liens amoureux et amicaux du trio où chacun a construit sa propre vérité : des
séparations aux rencontres, des aveux aux mensonges, des secrets aux trahisons.

Jusqu’au 8 octobre, le Lucernaire accueille Trahisons d’Harold Pinter, spectacle mis en scène par Christophe Gand, jeune metteur en scène prometteur.

L’histoire est simple : Emma et Jerry sont anciens amants, mais elle est la femme de Robert, le meilleur ami de Jerry. Elle lui annonce qu’elle a tout révélé Robert alors qu’ils se séparaient. L’intrigue est exposée à rebours, d’année en année (n’oubliez pas de jeter un au calendrier sur le côté de la scène), obligeant le spectateur à resituer le contexte et les informations détenues par chaque personnage lors de ces différents tableaux. Ce procédé donne une vraie richesse la pièce qui peut alors jouer avec ce qui est su par les personnages et les spectateurs, générer des attentes, les satisfaire ou les décevoir, créer des tensions par le biais de non-dits… Mais tout cela ne serait pas suffisant s’il n’y avait pas cette plume qui a chaque instant use de sous-entendus, de petits quiproquos aigre-doux qui ne manquent pas d’arracher un sourire.

les trois chez Jerry.jpg
Emma (Gaëlle Billaut-Danno), Robert (François Feroleto) et Jerry (Yannick Laurent)

 

La pièce tourne autour de ses personnages, pourrait-on dire pour lancer une métaphore prédatrice, elle joue avec eux et leurs sentiments. On peut ainsi ressentir la nostalgie des amants se transformer en désamour pour éclore nouveau mesure que l’on remonte dans le temps. Ou encore, pour filer la métaphore, on peut voir Robert toiser Jerry, bien conscient de la liaison qu’entretiennent les deux personnes qu’il aime le plus au monde, et qui ne dit mot, comme s’il prenait plaisir à regarder son ami mentir, comme s’il était sa proie.

Il est évident que les personnages s’aiment, mais la situation les dépasse et ils finiront fatalement par se séparer. Le découpage rebours de la pièce ne fait qu’accentuer cette impression de fatalité, en commençant par la fin, il ne peut y avoir de suite, ils sont pris au piège.

La mise en scène est charmante, le mot est juste, avec un numéro de transformisme scénique entre les scènes opéré par un personnage transversal qui va à la fois agencer le décor d’une manière chorégraphiée et élégante et intervenir un moment de la pièce. Cette « entité » brisant le quatrième mur permet de courtes pauses entre les tableaux qui donne une certaine respiration l’ensemble. Ces passages sont accompagnés de musiques qui font persister quelques instant l’esprit du tableau précédent (que ce soit une musique douce pour les amants ou tourmentée pour Robert). Tout cela donne un air très cinématographique la pièce.

LAMANT ET SA MAITRESSE
Yannick Laurent et Gaêlle Billaut-Danno, ou l’inverse, suivant si vous vous basez sur la position de leurs fesses ou de leurs têtes. (photo d’Alexandre Icovic)

 

Parlons du jeu des acteurs. Fameux.
Jerry, interprété par Yannick Laurent, est grand, élancé, les traits anguleux. Il pourrait aisément s’en dégager une sorte de sévérité, mais c’est de la sensibilité que l’on voit s’installer à la place, et il est difficile de juger les actes du personnage quand la sincérité de ses sentiments, pour Emma comme pour Robert, sont si évidents. Yannick Laurent nous montre un homme qui aime quand il est avec Emma et un homme qui aime et qui a peur (d’être découvert, de perdre son ami) quand il est avec Robert. On s’y attache donc rapidement, notamment en le voyant seul à ne pas savoir ce qui arrive tandis que les autres personnages et le public, eux, savent.

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Gaëlle Billaut-Danno joue une Emma pas encore tout  fait malheureuse (photo d’Alexandre Icovic)

Emma, incarnée par Gaëlle Billaut-Danno, est une femme qui, au moment où se joue la pièce, conquiert son indépendance : financière et sociale en montant sa galerie d’art, conjugale en prenant un amant et enfin totale, lorsqu’elle divorce de l’un et coupe les ponts avec l’autre. Il est amusant de la voir reprendre vie tandis que le temps se rembobine, partant d’une femme transie mais déterminée à partir, pleine de nostalgie, pour revenir à l’enthousiasme d’un amour naissant. Ce personnage est touchant car il écoute ses sentiments malgré la douleur qu’ils peuvent engendrer. Elle est le moteur de cette pièce et son interprétation fragile, déterminée ou pétillante rend crédible le nombre d’années qui passent au cours de cette histoire.

 

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Gaëlle Billaut-Danno et François Feroleto (photo d’Alexandre Icovic)

Robert, joué par François Feroleto, est probablement le personage le plus intriguant ici. Ce n’est pas du tout le plus démonstratif, bien au contraire, mais la pièce est faite de manière ce que chacune de ses apparitions, le public sache ce qu’il sait et ce qu’il pense, transformant sa retenue en cris. Sa pudeur et sa tenue de gentleman ne sont qu’une armure tellement visible que la fragilité de l’homme qui la porte ne fait aucun doute. De plus, en peu de mots, l’on peut sentir l’amour qu’il porte ses compagnons et, d’une certaine manière, l’acceptation du sort qui les attend. Le jeu d’acteur est primordial pour un rôle aussi subtil et le contrat est rempli. Les regards, les soupirs, les postures, les déplacements, tout montre un agacement, une blessure contenue.

 

Enfin, le serveur du restaurant et agenceur du décor, Vincent Arfat, sait habiter ses interludes avec élégance et arrive, lors de son unique scène au sein de l’intrigue, à amener avec lui une atmosphère rieuse et enjouée… goguenard dirons-nous, car il a un pied hors de la pièce, qu’il sait que tout cela n’est qu’une supercherie, une trahison supplémentaire envers nos personnages.

Pour conclure, je dirai que c’est une expérience de théâtre que cette pièce. Pas la plus immédiate, pas la plus évidente, mais un jeu dont l’intérêt grandit d’une scène l’autre en s’amusant avec ce que le public sait et ce qu’il a compris des différents sous-entendus qui ont été faits. C’est donc un beau moment, poétique et original que vous pourrez vivre en allant voir cette pièce.
Vu. Approuvé. Recommandé.

Interview :

Christophe Gand est le metteur en scène de ce spectacle, pour mieux comprendre la genèse de celui-ci, quoi de mieux qu’une interview? C’est ainsi que je l’ai retrouvé sur la terrasse du café du Lucernaire.

Bonjour Christophe, pour commencer, pouvez-vous nous résumer votre parcours?

Je viens du cinéma. J’ai fait une prépa ciné, suite à quoi j’ai enchainé sur une licence. Lors de mes études j’ai monté une compagnie de théâtre. J’ai ensuite réalisé des courts-métrages, des clips et monté des pièces de théâtre, La dernière bande de Samuel Beckett d’abord, puis Le monde plat d’Harold Pinter. C’est Yannick Laurent qui m’a proposé de monter Trahisons.

C’est une pièce où les dialogues tiennent une place importante. Par quels choix de mise en scène avez-vous mis en valeur ce texte?

Pour commencer, je pense que le contexte est important. Garder les années 70 comme cadre permet de préserver cette sorte de pudeur sociale, cette libération des mœurs et l’émancipation de la femme représentée par Emma, ce qui crée toute la tension entre les personnages. Il a aussi fallu indiquer la date au fil des différents tableaux pour accompagner le spectateur, qu’il ait moins de travail à faire pour se situer dans l’histoire. Certaines mise en scène n’ont pas pris cette peine, mais je pense qu’il faut délester le spectateur pour qu’il se concentre sur les enjeux de la pièce. Grâce  la progression  rebours de l’histoire, les spectateurs ont  souvent un coup d’avance sur les personnages, ce qui génère une tension, une incertitude sur la façon dont les personnages vont agir.

Les changements de décor occupent une place importante dans cette adaptation. Comment vous est venue l’idée de ces éléments transformables?

Je voulais que les éléments du décor soient mobiles, l’espace de la scène est envisagé comme des fragments de mémoire qui retracent l’histoire du trio. Le personnage du serveur réagence le mobilier entre les tableaux. Pendant ces temps d’aménagement, une musique prolonge l’esprit du tableau précédent : Mélancolique et amoureuse pour les scènes entre Jerry et Emma, tourmentée et violente pour celles qui suivent les apparitions de Robert. Il fallait que ces interludes soient un minimum chorégraphiées pour ne pas donner l’impression qu’il s’agit d’un technicien qui vient simplement changer le décor. Ces moments font partie de la pièce et le personnage du serveur représente « l’âme » de Pinter au sein de la pièce.

Quelles sont les formes de trahisons que l’on retrouve dans cette pièce?

D’abord, la trahison des rêves de jeunesse. Chacun a acquis un poids et une légitimité dans son milieu [Jerry est agent d’écrivains et Robert éditeur] mais a perdu l’élan de la jeunesse, comme blasé. Et puis il y a cet amour entre eux, tous les trois s’aiment mais restent engoncés dans leur égoïsme et leur maladresse, ce qui les condamne à la séparation. Pourtant, aucun ne sait être seul.  Il y a aussi ce possible lien homosexuel entre Robert et Jerry, beaucoup de choses restes non-dites dans cette pièce.

Comment avez-vous organisé votre travail de metteur en scène?

Nous avons travaillé par sessions de quinze jours suivies de quinze jours de pause durant lesquels les acteurs pouvaient digérer ce qu’ils avaient tiré des répétitions. Bien évidemment nous travaillions par binômes [La plupart des scènes se jouent  deux]. Je ne crois pas en la direction d’acteur, je travaille avec des comédiens plus expérimentés que moi et il faut les laisser ressentir les personnages et les incarner, je n’interviens qu’ensuite, pour révéler, déceler des détails qui pourraient enrichir leur jeu.

Quelles ont été les difficultés rencontrées lors de cette préparation?

Unifier le morcellement. La pièce est un ensemble de fragments étalés sur neuf ans. Il a fallu trouver une couleur, une tonalité pour chaque tableau (la pesanteur d’un trio qui règle ses comptes, la douceur et la légèreté de vacances en Italie…) et des musiques pour les accompagner. Tous devaient avoir une identité tout en étant cohérents.

L’accueil réservé au spectacle vous satisfait-il?

Tout à fait! Nous avons eu le droit  de très bonnes critiques jusqu’à présent et j’espère que cela va continuer comme ça.

 

Trahisons sera jouée au Lucernaire jusqu’au 8 octobre 2017, du mardi au samedi à 21h et le dimanche à 18h.

Prix : 26 € / plus de 65 ans : 21 € / étudiants, demandeurs d’emplois, RSA, intermittents : 16 € / moins de 26 ans : 1 1 €

 

 

 

 

 

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