Avis et interview : Le jeu de l’amour et du hasard de Marivaux, un remake pop par Salomé Villiers

« Silvia a toutes les raisons du monde d’être inquiète : son père lui propose le mariage avec un parfait inconnu. Avant l’arrivée de ce dernier, elle demande à son père, M. Orgon, la permission d’endosser le costume de sa suivante, Lisette, afin de percer à jour le caractère de son prétendant. S’en suivront péripéties et rebondissements sur un rythme endiablé jusqu’à ce que l’amour triomphe. »

Quelques parasols, des chaises de jardin, une table, un arbre. C’est un décor d’été que le spectateur découvre avant même l’arrivée des acteurs sur scène et l’on imagine déjà leurs tenues légères et colorées remplir l’espace de la scène. Cela évoque des mots sans originalité : « Vintage », « acidulé », mais il ne s’agit pas que de ça. Ce n’est pas qu’un décor, c’est une ambiance singulière qui émane du lieu représenté, celui d’un pique-nique ou d’un repas de famille, avec ces guêpes qui tournent en permanence autour des bouteilles de jus ou de vin et se posent sur une tranche de mousse de canard dégoulinante sous le soleil, ces après-midi où l’on rêve d’une piscine ou d’un tuyau d’arrosage. Tout cela avec un petit air de révolution sexuelle et de contestation sociale. Le tout fait un peu penser à la mise en scène de  La Cantatrice Chauve  par Jean-Luc Lagarce avec ses couleurs, son gazon et son drap étendu. La décontraction des tenues et attitudes des personnages de Marivaux s’opposent évidemment à la rigueur vestimentaire et de la sobriété mondaine des Smiths et des Martins (mais il faut de tout pour faire un monde et les deux ne sont pas incompatibles.) A vous de juger de la ressemblance.

décor
Le jeu de l’amour et du hasard de Salomé Villiers (2017)
cantatrice chauve
La cantatrice chauve de Jean-Luc Lagarce (1991)

« Mais cette pièce a été montée pour la première fois en 1730. Le langage et le visuel vont jurer ! » Non, ils vont créer du contraste, intriguer et finalement s’accorder et paraître aussi naturels qu’ils puissent l’être aux yeux du spectateur. Le rendu est original et les thèmes abordés par la pièce (l’homogamie et l’imperméabilité sociale qui en résulte, le besoin de se sentir aimé et respecté…), tellement actuels, qu’ils parlent encore à son public presque 300 ans plus tard.

Silisette
Silvia, joué par Salomé Villiers (à gauche) et Lisette, jouée par Raphaëlle Lemann (à droite).

En ce qui concerne la distribution, nous avons droit à du jeu de grande qualité, avec une Silvia (Salomé Villiers) aussi sanguine que touchante, une Lisette (Raphaëlle Lemann) plantureuse et pleine de fraîcheur et de sincérité, un Monsieur Orgon (Philippe Perrussel) bonhomme et bienveillant (qui plaira aux amateurs de Bob l’éponge), un Arlequin (Etienne Launay) grandiose, paré de ses plus beaux atours et paradant comme un coq pour plaire à Lisette, un Dorante (François Nambot) sincère (à un détail près) mais perdu au milieu de cette mascarade et un Mario (Bertrand Mounier) goguenard, qui sera le complice du public tout au long de la représentation. Cette mise en scène se produit  depuis deux ans et cela se voit, les comédiens sont  complices et imprégnés par leurs personnages, un régal.

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L’espiègle Mario joué par Bertrand Mounier (à gauche) et Orgon, père de Silvia, joué par Philippe Perrussel (à droite).

L’originalité de cette mise en scène vient de l’utilisation de courtes vidéos qui viennent ponctuer la pièce et nous montre l’envers du décor du Jeu de l’amour et du hasard, tous ces passages qui ne sont pas montrés sur scène. Cette association fonctionne à merveille et offre parfois des entrées en scène très dynamiques et amusantes. Les musiques qui accompagnent ces petits clips sont puisées dans un répertoire 60’s renforçant une impression de fraîcheur déjà très présente. Ce cadre temporel permet de prendre des libertés sur l’œuvre originale : des positions volontairement vulgaires de Silvia pour mieux faire croire qu’elle est une servante, des mimiques frivoles lors de la parade amoureuse d’Arlequin et Lisette  et… est-ce que Mario a regardé les fesses de Dorante ? (c’est une vraie question, je n’affirme rien.) Résultat, on rit, de bon cœur, le rendu est homogène et plaisant au possible, tout est beau : Les couleurs, les acteurs, les musiques, les effets comiques et leur rythme parfait… Si seulement je n’avais pas déjà dit que c’était un régal, je pourrais le répéter.

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Lisette et Arlequin (joué par Etienne Launay)

Comment conclure… allez voir cette pièce ! Si vous n’avez jamais vu Marivaux, ce sera fait, et si vous l’avez déjà vu, celui-ci vaut la peine que vous y retourniez.  Il faut soutenir les artistes qui fournissent un travail si pertinent et original et ceux dont je vous parle ici sont de ceux-là.

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Une troupe de jeunes gens talentueux.

Interview :

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Salomé Villiers, comédienne et metteuse en scène.

Salomé Villiers est la metteuse en scène et incarne Silvia dans ce Jeu de l’amour et du hasard. Membre de la compagnie La boîte aux lettres aux côtés de Bertrand Mounier et de François Nambot (Mario et Dorante), elle nous a fait le plaisir de répondre à nos questions.

Pour quelles raisons avoir choisi de mettre en scène Le jeu de l’amour et du hasard ? Quel est votre rapport personnel avec cette œuvre ?

J’ai étudié ce texte pour la première fois au collège, il y a de ça (réfléchit) 14 ans. J’ai croisé sa route plusieurs fois depuis, lors de mes études notamment, et j’ai pris conscience de son incroyable richesse et de son actualité.

Quelles sont les inspirations visuelles de votre version de la pièce ?

J’ai toujours vu cette pièce comme un bonbon arlequin trempé dans su dissolvant. Quelque chose de très coloré et de très acide en même temps. J’y voyais aussi la chaleur du mois de Juillet, ce moment où il fait très chaud et où on ne peut pas y échapper. Pour la musique, c’est le pop et rock qui se sont imposées, surtout David Bowie, je pense qu’il est le Marivaux de son temps. Il se travestissait, comme les personnages des pièces de Marivaux et il a pris part à une révolution sociale avec sa musique et son imagerie comme Marivaux l’a fait avec son théâtre. Le jeu de l’amour et du hasard est une pièce de 1730, la Révolution n’a pas encore eu lieu mais elle n’est plus très loin, des questions portant sur les différentes couches de la société se posent, les choses bougent. C’est pour ça qu’une musique pop colle à cette pièce, il ne faut pas quelque chose d’intellectuel, sinon elle n’a plus de corps.

Dans cette pièce, les personnages essayent de discerner s’ils sont aimés pour leur statut social ou pour ce qu’ils sont, comment abordez-vous le thème de l’amour ici ?

Chaque personnage tente de faire le choix qui est le plus dans son intérêt tout en s’assurant qu’il est aimé. Je trouve que Silvia est trop souvent traitée comme une peste manipulatrice, mais ce n’est pas si simple. A cette époque, rien n’empêchait un jeune noble de se marier avec une servante pourvu qu’il ait les moyens d’entretenir son foyer, Dorante n’a donc pas grand-chose à perdre dans cette situation. Silvia, en revanche, n’a pas cette liberté, elle doit bien choisir son époux, et il ne faut pas oublier que l’on parle de son premier amour !  Elle découvre tout ça, il y a une raison à son agitation. Tout le monde peut se rappeler de ses premiers émois, ce saut dans l’inconnu, un mélange de peur et d’excitation. Silvia vit tout ça devant nous et il est compréhensible qu’elle veuille être sûre des sentiments de Dorante. Cette prise de pouvoir sur Dorante au cours de la pièce est aussi un moyen de s’affirmer en tant que femme forte pour Silvia, c’est un personnage féministe. Mais celui qui l’est encore plus, c’est Dorante. Il n’hésite pas à s’ouvrir à Silvia alors qu’elle n’est que servante, et il ne lui reproche pas son déguisement, son amour passant avant. Bien sûr, l’un comme l’autre ont un égo très prononcé et malgré ses bons côtés, Dorante n’est pas tendre avec Arlequin. Mais il ne faut pas limiter cette pièce à de l’amour, elle parle aussi d’amitiés, de famille et de société. Il y a les rapports entre Silvia, son frère et son père, son amitié avec Lisette mise à mal par les évènements de la pièce. Il y a aussi Lisette et Arlequin qui vivent une situation terrible. Ils pensent faire un bon mariage alors qu’ils sont condamnés à rester à leur place. Même si tout le monde trouve l’amour à la fin, ces deux-là sont laissés pour compte, et c’est pour cela que la pièce s’achève sur une note d’amertume, je ne voulais pas d’un happy end.

Parlons d’Arlequin. Même si les personnages sont hauts en couleurs, celui-ci est particulièrement mal habillé et son comportement de rustre sied aussi bien aux années 60 qu’au XVIIIème siècle.

C’est sûr qu’Arlequin a mauvais goût, mais il a une énorme volonté d’être heureux. Si on donnait la villa et la carte bancaire de Brad Pitt à n’importe qui avec le droit d’en profiter, il le ferait autant que possible non ? Eh bien c’est ce qui se passe là, Dorante lui donne de l’argent pour qu’il s’habille en noble, mais lui prend ce qui lui plaît, avec ses goûts douteux. C’est pour cela qu’il porte une telle tenue. C’est un personnage touchant. Pour ses vêtements, je me suis inspiré de films comme The Full Monthy ou Las Vegas Parano. The Full Monthy a d’ailleurs été une inspiration importante car on y retrouve des personnages qui n’ont rien et qui, par conséquent, n’hésite pas à entreprendre quelque chose de fou. On y voit la même immobilité sociale, la même détresse.

Le cinéma a donc fortement inspiré cette mise en scène.

Oui. Le théâtre, c’est un art de l’instant, on y voit le présent dans un cadre défini. Ce que le cinéma apporte, c’est le gros plan, c’est un procédé riche, qui montre l’invisible. Les vidéos, avec leurs accompagnements musicaux, rappellent des clips, un format assez récent dans les années 60 et qui contribue à l’aspect pop de l’ensemble. Les films permettent aussi le hors-champs, mais ici, il est justement utilisé pour montrer ce qui est en hors-champs dans la pièce. Théâtre et cinéma se complètent bien, nous avons pu montrer des moments qui ne sont pas dans la pièce mais que l’on devine.

Pour finir, y a-t-il une pièce que vous souhaitez monter par la suite ? Un projet ?

Je ne peux pas vraiment en parler pour le moment. J’aimerais travailler des pièces de Feydeau, de Labiche, du Shakespeare aussi. Je pense aussi au Baiser de la femme araignée.

Autant dire que l’on risque encore d’entendre parler de Salomé Villiers.

Le jeu de l’amour et du hasard sera jouée au Théâtre Michel jusqu’au 6 Mai 2017.

 

 

 

 

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